L’IA remplace ceux qui lisent

À lire comme on écoute – Guillaume Valenti

Je n’écris plus pour vous. Pas tout le temps, en tout cas. Il y a des textes que j’écris aujourd’hui pour quelqu’un qui ne me lira jamais vraiment, qui n’a ni yeux ni émotions, qui ne rira pas à ma chute, qui ne s’attardera pas sur ma formule, mais qui décidera quand même si ce texte mérite d’exister.

Alors attendez, je vous vois venir, vous allez me dire que ça a toujours été un peu vrai. Un algorithme de recherche, un filtre anti-spam, un logiciel d’emailing qui juge votre objet avant qu’un humain ne l’ouvre. On a toujours écrit un peu pour la machine avant d’écrire pour la personne. C’est vrai. Mais pas comme ça.

Dans la dernière promotion de Y Combinator, il y a une startup qui s’appelle Superset. Elle ne code pas. Elle pilote des dizaines d’agents codeurs en parallèle, elle leur distribue le travail, elle vérifie ce qu’ils produisent. Son client, ce n’est pas un développeur qui lit une documentation. Son client, ce sont d’autres machines.

Elle n’est pas seule, la catégorie explose cette année. Silmaril protège des agents contre les injections de prompt, une attaque que seul un système comprend, jamais un humain. Screenpipe fabrique de la mémoire et du contexte pour des agents, un stock de souvenirs que personne ne lira jamais tel quel. Arga Labs construit des environnements de test où des agents s’exercent sur d’autres agents, sans spectateur, sans public, sans lecteur. Quatre startups de la même promotion, quatre produits dont l’utilisateur final n’a jamais eu de visage.

On m’a appris à construire une approche pour un regard, une hésitation, une émotion qu’on cherche à provoquer au bon moment. Et depuis quelques mois, sur certains dossiers, je me surprends à raisonner autrement. Je priorise une FAQ dans le plan de contenu, pas pour les visiteurs qui la lisent rarement, mais pour les systèmes qui la pillent en premier. Je paramètre des agents qui analysent des propositions de campagne pour ne retenir, en quelques mots, que celle avec la plus forte probabilité de gain. Personne ne m’a demandé de changer ma façon de penser une stratégie. Je l’ai juste sentie changer.

On n’écrit plus seulement pour convaincre, on écrit pour être choisi. On n’écrit plus seulement pour toucher, on écrit pour être cité. On n’écrit plus seulement pour un regard, en 2026 on écrit pour un calcul qui décide, à notre place, si notre texte mérite d’atteindre un regard.

Je ne sais pas encore ce que ça fait de moi. Un artisan qui s’adapte à un nouvel outil, ou quelqu’un qui commence doucement à écrire pour un public qui n’a jamais existé. Peut-être les deux à la fois, et c’est surtout ça qui me rend triste. Pas la technique. La disparition tranquille d’un lecteur que je ne verrai jamais partir.

Il y a un vide là-dedans que rien ne remplit, une main qui s’arrête sur une phrase parce qu’elle lui rappelle quelque chose, pas parce qu’un système l’a jugée pertinente. Je ne sais pas si ce vide compte encore pour grand monde, ou si je suis juste nostalgique d’un métier qui change de nature sous moi.

Même ceux qui construisent ces systèmes ne semblent plus si sûrs. Ces derniers mois, des voix se sont levées à l’intérieur même des laboratoires d’IA pour dire tout haut qu’il faudrait ralentir. Pas des militants extérieurs. Des gens qui écrivent le code, qui entraînent les modèles, qui voient de l’intérieur ce que je devine seulement de l’extérieur. Quand ceux qui construisent la chose commencent à avoir peur d’elle, ma nostalgie de lecteur paraît presque légère à côté.

Et ça ne s’arrête pas aux startups. Il y a des échanges, des emails, des chats, qui ont pris la même tournure entre humains cette fois. Quelqu’un écrit un message généré, un autre répond avec une réponse générée, et au bout de trois allers-retours plus personne n’a vraiment lu ce que l’autre a dit. On croit discuter, mais ce sont surtout deux IA qui se répondent poliment, chacune parlant à la place de quelqu’un qui n’a jamais pris le temps de comprendre le fond.

Alors la question n’est plus de savoir si l’IA va remplacer les gens qui écrivent. Elle est en 2026 déjà en train de remplacer ceux qui lisent. Et visiblement, je ne suis pas le seul à trouver ça un peu triste.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *